Champagne!

Ce n’est pas la première fois que l’on s’interroge sur cette manie quasi planétaire. Pourquoi célèbre-t-on toujours, aux quatre bouts du monde, les plus grands événements de notre existence avec une coupe de champagne ? Ce sacro-saint breuvage, qui, une fois glissé dans sa frêle, gracieuse et fluette aiguière cristalline, étincelle de mille éclats d’étoiles dorées et l’on entend bruire alors, dans le murmure de ses bulles, tous les secrets de la vie.

Et même si l’auteur austère de ces lignes ingrates n’en a jamais bu, cette question du gendarme mérite cependant d’être posée ne serait-ce que pour comprendre un fait social d’envergure mondiale.

De Papin le maudit à Dom Pérignon le béni.

John Lennon aurait dit un jour : « Le rock français c’est comme le pinard anglais ! » Patriotisme mis à part difficile en effet, à l’époque présumée de cette cinglante affirmation, de trouver le pendant des Beatles, des Rolling Stones, des Pink Floyd, de Led Zeppelin, Cream ou Deep Purple sur la scène hexagonale. Si le Rock (hormis quelques rares mais inclassables exceptions) n’a jamais été notre fort autrement que dans la singerie ridicule et pédante, et si l’on considère que le « vin » anglais est une vaste fumisterie œnologique, on doit tout de même renoncer à croire que la région de Champagne a inventé le fameux vin qui pétille.

 L’Anglois, perfide et sournois dès qu’il s’agit de voler la vedette et réclamer l’honneur des grandes trouvailles, aurait mis au point, dès le 16e siècle, une technique permettant au vin de faire des bulles, soit un siècle avant Dom Perignon et la découverte, par miracle divin ou hasard de la nature, du champagne. Outre les techniques pour arriver à faire mousser le vin, on doit aussi aux Anglais l’invention de la bouteille à goulot renforcé, le bouchon de liège, les procédés de bouchage sécurisé… mais pas une seule bonne bouteille de vin à boire ! À croire que ces gens-là aient été trois fois maudits par Bacchus. L’innovation, si elle n’est pas portée par la foule et reconnue comme utile à tous, n’est qu’une belle idée sans lendemain.

L’Anglois, perfide et sournois dès qu’il s’agit de voler la vedette et réclamer l’honneur des grandes trouvailles, aurait mis au point, dès le 15e siècle, une technique permettant au vin de faire des bulles.

Papin le sait bien, lui. Denis Papin mort en clochard dans un taudis londonien mais qui inventa la machine « qui élève l’eau à la force du feu ». Ah ! qu’il ne se contentât point d’aller juste arroser les jardins du roi de Prusse ! Watt et Boulton (des anglais, encore !) lui ont admirablement démontré en créant la première startup à vapeur que le génie seul ne suffisait pas et qu’une invention, quelle qu’elle soit, devait impérativement se transformer en une forme d’évolution pratique et usuelle. On n’abandonnera le silex pour le fer que lorsque ce dernier démontrera sa nette supériorité sur le premier. L’Anglais inventa donc la bulle de vinasse et le Français en fit un vin fin, millésimé, béni, divin.

La Champagne, une région qui baptise les rois.

Depuis Rome, capitale française au temps des Augustes, on savait apprécier le bon vin des Gaules. La région de Champagne possédait ses vignobles comme tout le monde. Clovis, bien après qu’on vienne lui briser son vase, s’est fait baptiser à Reims, au cœur des grands domaines vinicoles champenois qui fabriquaient un petit vin gris, pas mauvais disait-on, servant de breuvage liturgique lors des grandes occasions rituelles. Le banquet de baptême du roi des Francs a donc bien été arrosé du vin consacré. On s’en souviendra plus tard… et sournoisement, à la révolution française, lorsqu’il fallut se débarrasser de l’influent épiscopat catholique, inventeur ombrageux, depuis Saint Rémi et le moine Dom Pérignon, de cette boisson au prestige planétaire incontesté.

L’odeur du champagne, vin de sainteté.

C’est en effet dans toute l’odeur de sainteté que les techniques de vinification du champagne, tel qu’il est, sont mises au point depuis que l’on pratique l’assemblage de raisins permettant d’améliorer la qualité du cru. Comme on l’a dit plus haut avec beaucoup de mystère magique, le vin de Champagne s’est lui-même démarqué de la piquette effervescente anglaise grâce à l’ingéniosité des moines et abbés de la région éponyme.

Le « petit vin gris des montagnes et des rivières » vit son cours enfler et sa rareté sur le marché contribua à le placer, forcément, en tête des produits de luxe que seules les bonnes tables des cours royales pouvaient se payer.

Pour des raisons purement liées aux réactions chimiques souvent explosives, on ne pouvait produire et vendre du champagne que dans son flacon de verre et non en fût ; or, pour limiter les fraudes et faciliter les taxes, un édit du roi de France interdisait la vente directe en bouteille. Une dérogation permit tout de même de distribuer la boisson naturellement gazéifiée dans son contenant verre opaque, mais en quantité contrôlée. Le « petit vin gris des montagnes et des rivières » vit son cours enfler et sa rareté sur le marché contribua à le placer, forcément, en tête des produits de luxe que seules les bonnes tables des cours royales pouvaient se payer.

Une révolution, un être suprême, une boisson à bulles.

La révolution française, qui devait empêcher les gens de tourner en rond, vit dans le breuvage pétillant un moyen doublement revanchard de s’approprier d’une part, le vin destiné presqu’exclusivement aux têtes couronnées et, d’autre part, de s’affranchir de la tutelle pluriséculaire d’une sainte église catholique mis à la porte de l’état. Pour Robespierre, père de la terreur révolutionnaire, il fallait inventer une nouvelle liturgie et oublier le passé infâme de la servitude. Dans la très pieuse France du 18e siècle, un changement de divinité s’imposa. On créa « l’Être suprême » sorte de double sublimé de tout un chacun et dont le culte devait s’imposer dans les nouveaux temples de la Raison. On célébra la messe avec un vin que l’on considérait jusqu’alors comme le plus précieux, puisque seules les rois et reines en buvaient… 

De cette mystique vinicole on conservera la rareté et le luxe qui sauront affermir plus que jamais la nature sacrale du breuvage doublement sanctifié par l’esprit saint et la raison raisonnante. Il y aura par ailleurs une reconstruction symbolique du baptême : en offrant la libation vinassée sur les prémices industrielles et architecturales des fondations de grands chantiers, en fracassant l’écrin de verre du précieux nectar sur la coque des gros navires. On ira même jusqu’à projeter, par un acte à l’allégorie douteuse, une volonté de domination supra phallique en décapitant au sabre la tête capuchonnée du cru fameux et oindre, d’un jet puissant, tous les chefs alentour folâtres et bonifaces, incapables par quelque pouvoir éthylique, de mesurer pleinement la portée libidineuse du geste festif.

La bonne recette du champagne : savoir-faire et savoir-vendre.

Aujourd’hui, une célébration humaine digne de ce nom ne peut se passer de champagne ; même le vieux et fringuant « Corse » dans « The Deer Hunter » de Michael Cimino l’affirme. Le champagne, mi vin effervescent, mi cidre de luxe, se démarquera à jamais du plus grand des bordeaux alors qu’il n’est, aux yeux d’œnologues retraités ou en fin de vie, qu’un « petit vin de table qui a eu de la chance de tomber sur des gens bien ».

le champagne a surtout bénéficié, et cela depuis des siècles, d’une unique et formidable intelligence créatrice des producteurs de la région qui ont su, très tôt et de manière savante, user et abuser de puissantes formules de marketing.

On dira juste, pour calmer la cohorte furieuse venue m’empaler sur un magnum grand brut, qu’il a surtout bénéficié, et cela depuis des siècles, d’une unique et formidable intelligence créatrice des producteurs de la région qui ont su, très tôt et de manière savante, user et abuser de formules de marketing si puissantes qui auraient poussé Steve Jobs, s’il les avait connues, à devenir lui aussi producteur-vendeur de champagne plutôt que marchand de pommes en silicium.

Napoleon has the last word.

Voltaire, Mme de Pompadour, Alexandre Dumas, George Sand, Pouchkine, Orson Welles, Mark Twain, Winston Churchill, Charles Dickens, Cocteau… on ne compte plus les grands personnages qui ont contribué à déclarer le champagne comme leur boisson favorite et digne compagnon des grandes occasions. Napoléon, l’illustre conquérant honni des Anglais et du reste de l’Europe, résume peut-être à lui seul le phénomène social autour du champagne que pas même une étude sérieuse et moins charlatanesque que le présent brouillamini bavard et prétentieux ne saurait expliquer :

 Je ne peux pas vivre sans champagne, en cas de victoire, je le mérite ; en cas de défaite, j’en ai besoin

Napoleon Bonaparte, Empereur des Français

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