Acte 2 : in vino satanas ou tu ne boiras point.

La prohibition des hommes ne donnant rien de bon si ce n’est que voir se transformer les petites frappes de la contrebande en notables du grand banditisme, qu’en est-il au juste de celle, divine, invoquée par les religions ?

Hindouisme et bouddhisme, premiers pas vers la prohibition généralisée.

Manger de la chair animale résulte avant tout d’une mise à mort volontaire. L’hindouisme, dans sa forme la plus « élevée », interdit de rechercher sa nourriture à l’ancienne, comme au temps où nous formions un troupeau de bêtes en quête de nourriture facile, où le premier mammouth venu était bon à être embroché. Si la consommation d’œuf de poule peut être considérée comme un vol de progéniture auprès du grand tribunal divin hindou, l’ingestion du fruit de la vigne, après macération, est réprouvée pour qui souhaite atteindre une haute élévation spirituelle. Pour résumer à la hâte, car il s’agit d’une très brève histoire des prohibitions et non d’un précis de théologie, la grande âme s’abstiendra de boire, mais le gars qui souhaite se réincarner dans un pissenlit ou une drosophile verdâtre choisira de s’aviner librement tout en redoutant, lors du transfert d’une vie à une autre, un combat à mains nues avec Shiva.

Le bouddhisme, considéré à tort comme une variante de l’hindouisme, suggère les mêmes principes de vie : un esprit sain dans un corps sain ; les boissons fermentées sont interdites pour ceux qui souhaiteraient atteindre « l’éveil ». La règle semble pourtant peu explicite : « boire des boissons fermentées doit être révélé ». Il faudrait donc avouer son penchant pour la bouteille afin de recevoir le redressement moral qu’il convient tout en encourant le bannissement de la communauté, sanction la plus terrible pour le disciple privé de soutien spirituel. Dans l’étude d’Éric Trombert sur le sujet, on a pourtant constaté qu’une part importante du budget des cloîtres de Dunhuang servait à l’achat de boissons alcoolisées… on peut se demander si parfois, isolés qu’ils étaient dans leur grand désert aride et glacé, quelque ivresse interdite ne soulageait pas les moines de la langueur monotone des longs sanglots de la solitude ; et l’on peut demeurer un bon disciple de Bouddha même si le monastère prend tout à coup des allures de taverne.

On peut se demander si parfois, isolés qu’ils étaient dans leur grand désert aride et glacé, quelque ivresse interdite ne soulageait pas les moines de la langueur monotone des longs sanglots de la solitude ; et l’on peut demeurer un bon moine même si le monastère prend tout à coup des allures de taverne.

Judaïsme et chrétienté : un même vin consacré.

Dans leur Bible commune, juifs et chrétiens partagent la même idée sur la consommation des boissons fermentées : « buvons un peu, mais pas de trop ». On fustige le poivrot comme on peut, sans toutefois le châtier trop durement. Le vin est par ailleurs une boisson qui possède une certaine essence divine… comme l’était la bière chez les Mésopotamiens. Le vin chez les juifs acquiert quasiment une vertu liturgique à travers les libations au temps du Tabernacle et du temple de Jérusalem avant la destruction de ce dernier par Titus en 70. Les chrétiens détourneront par ailleurs le sens sacrificiel primordial (de la libation du produit de la vigne) en lui conférant une valeur métaphorique inédite. Ainsi, le vin deviendra lors du rituel de la Pâque le sang du Christ martyrisé par ces idiots de Romains, invétérés païens, buveurs sans vergogne de posca-piquette.

Cependant, le Talmud ne manque pas de mettre un peu de fiel satanique dans la sainte boisson en produisant une anecdote juteuse. En effet, selon l’écrit le plus sacré chez les Hébreux après la Bible, Noé, agriculteur bio et constructeur de zoo flottant, premier sauveur de l’humanité et père de toutes les nations, Noé planta la première vigne comme premier acte d’un nouveau départ après la grande noyade universelle. Le diable en personne, ennemi juré de l’homme, décida de corrompre la sainte plantation en égorgeant trois pauvres bêtes à peine sauvées du déluge avec dans l’ordre, un lion, un singe et un porc. C’est ainsi que de nos jours, on peut boire un peu et se sentir aussi fort qu’un lion, gobeloter au-delà des limites et commencer à faire le pitre jusqu’à se répandre enfin, comme font tous les ivrognes sur terre, dans la fange de l’immoralité et le boueux de l’impudicité porcine.

C’est ainsi que de nos jours, on peut boire un peu et se sentir aussi fort qu’un lion, gobeloter au-delà des limites et commencer à faire le pitre jusqu’à se répandre enfin, comme font tous les ivrognes sur terre, dans la fange de l’immoralité et le boueux de l’impudicité porcine.

Paul, alias Saul de Tarse reconnu pour être le vrai penseur organisateur de la « secte » chrétienne, ne manquera pas dans ses épîtres d’ordonner un peu de vin comme masque stomacal tout en conspuant les penchants épicuriens de certaines ouailles corinthiennes qui ne croyaient pas vraiment à la Résurrection des morts. Quant au Maître, Jésus le Messie qui changeait l’eau en bon vin, lui-même passait, auprès des scribes envieux et autres pharisiens jaloux, « pour un soûlard et un glouton » et de toute manière, s’il avait été un bon ascète comme son cousin Jean le baptiste « ne buvant ni ne mangeant », il aurait hérité du titre de « possédé par le malin ». En cette époque tourmentée, ce n’était pas la consommation de vin qui manquait de modération, mais bien le cœur des hommes.  

L’Islam : entre la parole de Dieu et la pratique des hommes.

Le problème (ou le génie) de l’Islam, c’est qu’il n’existe aucune hiérarchie… pas de prêtre, pas de clergé, juste l’homme et le Dieu unique, qui n’est pas engendré et n’a pas engendré non plus. Même les « guides », c’est-à-dire tous les Prophètes qui se sont succédé au chevet de l’humanité depuis Adam jusqu’au fils d’Abdallah Ibn Al-Mutallib, ne doivent interférer dans la relation entre Dieu et son « lieutenant » sur terre. Si la parole divine contenue dans le Coran semble promouvoir la modération en tout lieu et en tout temps (sauf en cas de guerre où l’on vous demande de vous battre jusqu’au premier drapeau blanc levé), on ne s’étonnera pas que ce champ du libre arbitre absolu ait été vaillamment possédé par une cohorte d’exégètes plus ou moins scrupuleux. Si Dieu lui-même demande à ses serviteurs de s’éloigner du jeu de hasard et des boissons fermentées, de ne pas s’approcher du culte rituel en état d’ivresse, et de considérer qu’il y a tout de même une part de bienfaits dans les boissons alcoolisées, on regardera d’abord ces injonctions comme autant de conseils sages et avisés sans toutefois y voir un hurlement d’interdictions formelles. L’ivrognerie existait donc au temps du Prophète Muhammad qui s’en désolait et la réprouvait comme l’aurait fait n’importe quel guide spirituel. Seulement voilà, comme toute religion qui s’immisce dans la chose publique, les débordements inadmissibles ont dû conduire les chefs à interpréter plus durement les écrits en leur conférant une nature prohibitive totale, soit une interdiction définitive de fabriquer, vendre, importer, exporter et consommer les boissons alcoolisées. L’ivrogne, pris en flagrant délit de son mal sur la voie publique, sera donc châtié du coup de bâton réglementaire au nom d’une loi tout humaine… que l’on raccordera systématiquement aux dires supposés du Prophète. Cette interdiction sera peu ou prou appliquée selon l’endroit ou les périodes. On constatera que la littérature arabe autour du vin saura être très prolixe : on ne compte plus les poèmes qui vantent et louangent les vertus du breuvage maudit ; la poésie peut s’offrir une certaine licence, d’ailleurs la boisson interdite ne doit-elle pas couler à flots dans les jardins divins ? Le livre suprême l’assure : il s’agira d’un vin rare, cacheté… preuve que la boisson fait partie des récompenses ultimes de l’après-vie et qu’en goûter avant que vienne sonner le glas, c’est s’offrir une petite part du paradis promis.

Comme toute religion qui s’immisce dans la chose publique, les débordements inadmissibles ont dû conduire les chefs à interpréter plus durement les écrits en leur conférant une nature prohibitive totale, soit une interdiction définitive de fabriquer, vendre, importer, exporter et consommer les boissons alcoolisées.

Pour clore cette quête de la prohibition, rien de tel que boire ces quelques vers maladroitement traduits d’Abou Nowas, poète arabe du VIIIe siècle, mi-fou, mi-génie, proxénète et pédéraste, mais chantre de la belle vie et du bon vin :

« Devant nos faces s’étalait le rire des jeunes pousses vertes et luisantes des pommiers. Nous buvions, solitaires, un breuvage secret connu seul de l’échanson. La liqueur rouge-rubis avait la couleur de l’or dans la rutilance argentée de nos coupes. Si un fruit devait connaître les lèvres de mon aimée, je m’empressais d’y mordre pour y voler un baiser à mon tour. Elle ôta enfin le voile de sa pudeur, ses yeux trahissaient une fatigue insolente. Les effluves du vin embuèrent sa tête et colorèrent la nacre perlée de ses joues. Elle oublia le cordeau de sa robe noué étroit à sa taille et je le défis d’un habile tour ; elle qui rechigna tant à m’offrir ses lèvres cessa de livrer bataille. Elle se laissa posséder par un génie bienveillant, qui savait quel chemin prendre pour guider les premiers pas de ma belle amante vers les vertigineuses ivresses de l’amour. »

Abou Nowas

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