Acte 1, la prohibition moderne ou : « il est interdit d’interdire »

En ce début de 20e siècle, l’homme sage et avisé a dû se dire qu’il fallait achever ce second millénaire sur de bonnes bases. Le Canada (ou plutôt la province de l’île du Prince-Édouard) fut le premier, dès 1900 et durant presque 50 années, à inaugurer la « valse » des prohibitions qui ont agité notre globe terrestre. Mais revenons à de bien plus grandes aspirations : connue pour abriter un grand nombre d’ivrognes, la Russie tsariste entama une lutte sans merci contre les buveurs en tous genres dès 1914.

La couleur de la vodka : ni blanche ni rouge.

La prohibition russe connaîtra des effets pervers inattendus : la bouteille de vodka remplacera la monnaie officielle dans les échanges économiques informels..

L’avènement de l’ère soviétique en octobre 1917 n’abrogera pas la mesure impériale qui interdisait juste la vente directe d’alcool (exception faite dans les restaurants). Il faudra attendre Staline (un autre que lui eût été injurieux) et quelques meurtres entre amis pour que l’injonction tombât en disgrâce.

Le fossoyeur de l’Union soviétique Mikhaïl Gorbatchev, entre 1985 et 1987, tenta de réactiver certaines mesures prohibitives… sans grand succès avec même des effets pervers inattendus : la bouteille de vodka remplaça la monnaie officielle dans les échanges économiques informels.

a Finlande, l’autre pays des soûlards…

Évoquer le cas de la Finlande (et des Finlandais) est un peu compliqué dès lors qu’on ne souhaite pas sombrer dans les clichés réducteurs et malfaisants. Pourtant, à résumer à peu de frais ce lointain pays où les habitants peuvent demeurer saouls durant 6 mois, on serait tenté d’imaginer une grande banderole à l’entrée de l’aéroport d’Helsinki : « tervetuloa humalaan », traduisez : « bienvenue à poivrotland ». Un ascète et latin de surcroît dans mon genre serait bien malvenu…

Dans ce monde où le soleil ne se lève pratiquement jamais (ou l’inverse), en cette partie polaire où l’homme ne survit que grâce à son génie, boire n’est pas un simple divertissement, une pantomime de la dégustation raffinée… Là-bas, si vous y êtes, il faudra boire « comme un trou » pour prouver à vous-même et aux autres que vous êtes en vie et pouvez survivre dans la plus austère des contrées nordiques.

 Pour justifier leur appel, les pétitionnaires invoquaient d’abord les splendides affaires qu’avaient faites les contrebandiers, ajoutant que, moyennant finance, il avait toujours été possible, dans n’importe quelle localité, de se procurer de l’alcool.

L’IMPARTIAL, SWISS JOURNAL

En 1919, le gouvernement finlandais, probablement composé de gens qui « savaient boire », avait décidé d’interdire la vente, la production et l’importation d’alcool… pour mieux enrichir les contrebandiers. Dans l’édition du 6 janvier 1932 de « l’impartial », quotidien suisse connu pour sa sobriété, on titrait : « l’échec d’une méthode : le peuple finlandais réprouve la prohibition ». Le chroniqueur relatait également la quasi-incapacité du gouvernement finlandais à appliquer les mesures prohibitives autour de la fabrication et la vente d’alcool et les pernicieux effets, qu’à la longue, elle produisait :

« Pour justifier leur appel, les pétitionnaires invoquaient d’abord les splendides affaires qu’avaient faites les contrebandiers, ajoutant que, moyennant finance, il avait toujours été possible, dans n’importe quelle localité, de se procurer de l’alcool. Elles soulignaient en outre que de son côté l’État finlandais avait dû dépenser des centaines de millions de couronnes pour appliquer la loi ou tout au moins tenter de la faire respecter. […] Saluons donc le plébiscite finlandais comme une victoire du bon sens et de la raison sur le fanatisme et les restrictions excessives à la liberté humaine ».

La plus célèbre des prohibitions

 L’Amérique, avant l’arrivée de ces « cat-liks » d’Irlandais et ces pingres d’Écossais, était pure et propre sur elle, comme l’avait souhaité les bons pères fondateurs. Il aura fallu le déferlement de migrants pas très éduqués, avec un ADN de poivrot et surtout hyperspécialisé dans la construction d’alambics portatifs pour que le très puritain Nouveau Monde connut ses premiers gosses et femmes tels que décrits dans le poème/prière de Francis Jammes.

Par les gosses battus par l’ivrogne qui rentre, Par l’âne qui reçoit des coups de pied au ventre Et par l’humiliation de l’innocent châtié, Par la vierge vendue qu’on a déshabillée, Par le fils dont la mère a été insultée : Je vous salue, Marie.

FRANCIS JAMES, POET

Il faut dire que parmi les fervents partisans d’une abolition pure et dure de l’alcool, on trouvera des femmes en grand nombre. Outre créer des désordres, le vin mauvais coûte cher aux bourses familiales. Guidé par une main maléfique, le bon père de famille, supposé rentrer au bercail dès sa grosse journée de travail accomplie, prendra le chemin des pubs tavernes où il préférera se soûlez et payer des chopes à ses voisins de beuverie alors que le reste de sa maisonnée l’attend le ventre vide.

Nostalgique du bon vieux temps où l’on pouvait siroter la limonade en famille sous les galeries ombragées des demeures coloniales et voir se balancer quelques nègres récalcitrants aux branches fleuries d’un majestueux quercus alba, le gouvernement étasunien, en pleine tourmente 14-18, propose la prohibition et la promulgue dans son 18e amendement le 16 janvier 1919… Viendra quelques mois plus tard et en toute logique administrative le 19e amendement dans une étonnante avancée des droits féminins parce qu’il accordera le suffrage aux dames américaines bien après ces vantards de Néo-zélandais (1893), ces vauriens d’Australiens (1901), ces dégénérés de Finlandais (1906), ces bolcheviques de Russes (1917), mais tout de même bien avant ces génies de Français (1944 – on n’est jamais trop prudents). Entre boire un verre en cachette et jouer les alcoolos anonymes ou accorder le droit de vote aux femmes, ce n’était pas une question de choix, mais d’importance et d’ordre de préséance.

La formule bénie censée redorer le blason d’une Amérique qui découvrait à peine les effets nocifs du delirium tremens s’éventa rapidement dans le fumet pouacreux et aviné des bars et bordels clandestins qui pullulèrent comme les puces désœuvrées quittant la carcasse encore chaude d’un rongeur nuisible terrassé de mort-aux-rats. Action, réaction… aurait dû dire le directeur sadique d’Alcatraz. C’est d’ailleurs dans cette sinistre taule que s’épuisera Al-Capone, petit malfrat bedonnant et joufflu qui, de rapines en meurtres de masse, s’arrogera une fortune si mythique qu’elle suscitera plus tard bien des vocations chez les apprentis gangsters. Cantonnés aux petites combines sans envergure après-guerre, ils sauront se souvenir des techniques de contrebande massive dès l’annonce d’une autre prohibition, celle des stupéfiants, qui les conduira vers la voie rapide de l’indécente fortune.

La prohibition made in USA aura surtout permis à un petit apothicaire d’Atlanta, en perdant le droit de vendre son vin codéïné, de remplacer le bordeaux-like de ses bouteilles par de l’eau colorée et très sucrée, de la kola râpée et toujours une bonne dose de cocaïne. Coca-Cola explosera même ses records de vente à l’époque où le commerce de l’alcool était interdit. Chez les honnêtes citoyens qui ne voudront pas enfreindre la loi on n’est plus bourrés, mais « stones », ce qui est différent.

La coûteuse opération pour assurer la bonne application des mesures prohibitives se soldera par des résultats quasi nuls sur le plan moral tout en léguant, comme une tare de naissance maléfique, l’épouvantable corruption qui pourrit encore aujourd’hui l’appareil d’état si irréprochable au temps des pères fondateurs. La fumeuse époque au passé monochrome où l’on pouvait, tout drapé des soieries immaculées de la maison blanche, se rouler dans une salle de tribunal sans craindre de finir ruiné en frais de buanderie. C’est que la bonne société en ces temps-là n’avait pas encore connu le Mai 68 français où il était pourtant facile de retenir, entre deux slogans enfumés de lacrymogène, qu’il était interdit d’interdire.

Pour connaître la légende des affiches de la lutte anti-alcoolisme à l’époque soviétique, rendez-vous sur l’excellent article de GEORGUI MANAÏEV

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