Une histoire populaire des boissons de l’antique : partie II

Tous les vins mènent à Rome.

Si la glorieuse civilisation romaine n’est en aucun cas à l’origine du vin ni n’a été un acteur majeur de sa première diffusion en Gaule alors capitale supposée de l’ivrognerie clanique, Rome a tout de même grandement contribué à faire du « sang de la terre » le symbole d’un juteux et florissant commerce international tout en conférant au précieux nectar l’image d’une boisson de prestige.

Boire la bière, c’est mal.

La boisson favorite des peuples de l’antiquité n’était pas la bienvenue chez les Romains qui la considéraient comme le breuvage des « barbares » trois fois incultes et indignes de comprendre ce snobisme entendu et voulu par toutes les couches de la société romaine, du pinacle patricien jusqu’au caniveau de la plèbe. Même les esclaves avaient leur propre piquette, c’est dire que dans tout l’empire Romain, on regardera d’un mauvais œil le buveur de bière pas très républicain.

Ivres morts au matin, ils furent tous occis par une troupe de justiciers vindicatifs qui sauront reprendre courageusement l’or spolié : on ne badine pas avec Rome, et son vin possède la puissante faculté d’annuler le pouvoir magique des druides.

L’on n’omettra pas de signaler que le nectar vinicole possédait, lui aussi, quelques relents sacrés… On se souvenait du premier sac de Rome, fait qui ne se reproduira plus pendant plusieurs siècles et juste avant la chute définitive de l’empire. Ce monstrueux sacrilège avait été commis par les Gaulois en 390 avant notre ère. Ce peuple d’indécrottables barbares poussèrent l’affront d’éxiger un lourd tribut après avoir copieusement pillé la ville et balancé un Vae Victis ! Malheur aux vaincus ! à la face des courageux assiégés venus négocier leur liberté. L’ignoble méfait accompli, les barbares hirsutes et moustachus, découvrant le bon goût du vin, se seraient empressés de fêter leur victoire dans un banquet bien gaulois… Ivres morts au matin, ils furent tous occis par une troupe de justiciers vindicatifs qui sauront reprendre courageusement l’or spolié : on ne badine pas avec Rome et son vin possède la puissante faculté  d’annuler le pouvoir magique des druides.

Ces fous de Romains.

« La vérité est dans le vin » clamait le poète Alcée. On n’aura jamais autant loué ses vertus ni vanté ses origines divines. Une foule de personnages illustres se sont empressés d’écrire sur l’art de la vinification : Caton l’ancien, Varron, Pline, Palladius…

Cuit, bouilli dans des chaudrons, mélangé à du plâtre, de l’eau de mer, du fenugrec, vieillit pendant 15 ou 20 ans dans des récipients enduits de poix, le vin romain de l’antiquité offrirait aujourd’hui la saveur d’un vin jaune du Jura ou du xérès andalous.

Columelle, chantre de l’agronomie rustique si chère à cette noble race de guerriers paysans, a même poétisé tout un volume sur les manières de cultiver, entretenir une vigne et d’en produire un vin de qualité. Le cécube ou le falerne, considérés comme les vins les plus renommés de l’antiquité, ont inspiré maints poètes et écrivains de Horace à Victor Hugo, de Pline à Jean-Baptiste Rousseau. Pourtant, le vin romain avait de quoi dérouter les plus grands œnologues de notre époque. Cuit, bouilli dans des chaudrons, mélangé à du plâtre, de l’eau de mer, du fenugrec et vieillit, pour les grands crus cités plus haut, pendant 15 ou 20 ans dans des récipients calfatés au bitume, le vin romain de l’antiquité offrirait aujourd’hui la saveur d’un vin jaune du Jura ou du xérès andalous… Et encore, on n’oubliera pas l’arrière-goût de poix dont on enduisait les outres, les jarres et leurs bouchons afin d’imperméabiliser les contenants et d’éviter ainsi au breuvage une trop rapide oxydation. Tous les vins romains sont fortement sucrés, on ne connaît pas encore le traitement par le soufre qui permet à la boisson alcoolisée de ne pas se transformer immédiatement en vinaigre, l’adjonction de miel autorise une relative conservation : on est plus proche du sherry tant prisé par les Britanniques que d’un bordeaux grand cru. D’ailleurs, les Romains, n’en déplaise à leur ombrageuse descendance française, coupaient leur vin avec de l’eau… pour le rendre plus agréable à boire.

L’intérieur de la coupe.

On se demandera même si, au cours de la terrible scène de crucifixion d’un illustre agitateur nazaréen, le légionnaire qui tendit un bout d’éponge imbibée de posca n’exprimait pas, envers le plus célèbre des suppliciés, quelque sentiment de charité bien chrétienne ?

Si chez les « barbares » on reconnaît le haut rang social d’une personne par la coupe richement ornée qui l’accompagne aux banquets, les Romains préféreront jouer des différences à travers le contenu, plutôt que le contenant. À côté des falernecécubesorrente et autres grands crus millésimés, on trouvera des vins de moindre qualité et la fameuse posca, sorte de vieille piquette allongée d’eau et adoucie parfois au jaune d’œuf. La posca, vinaigre vinassé, servait de désaltérant bon marché et populaire. Les légionnaires l’utilisaient surtout pour étancher efficacement leur soif et comme produit désinfectant d’appoint. En ajoutant au breuvage qualifié d’infect quelque drogue, la posca servait aussi bien d’antalgique que d’antiseptique ; le génie romain ne perdait jamais le nord.

On se demandera même si, au cours de la terrible scène de crucifixion d’un illustre agitateur nazaréen, le légionnaire qui tendit un bout d’éponge imbibée de posca n’exprimait pas, envers le plus célèbre des suppliciés, quelque sentiment de charité bien chrétienne ? Quant aux esclaves, fort nombreux à Rome capitale de l’esclavagisme antique, ils pouvaient profiter de la générosité de leur maître en buvant à l’identique ou se contenter de la lora… espèce de mixture infâme, mi-jus de raisin rance et âcre, mi-gros rouge qui tâche.

Le Gaulois, élève doué de Rome.

Les Gaulois du sud connaissaient déjà le « bon vin » grâce aux colonies grecques du pourtour méditerranéen, mais les meilleurs ennemis de Rome le buvaient pur, sans le couper à l’eau. Ces diables chevelus, avant de sombrer dans la torpeur éthylique bien connue d’eux seuls, sabraient également les amphores dans un furieux rite où l’acte viril rendait grâce au sang de cette terre bienveillante et bienfaitrice.

Le Gaulois, qui n’avait rien d’un barbare et dont on ne connaît l’histoire qu’à travers le mépris épistolaire romain, deviendra l’élève doué quant à la science vinicole de son plus ancien colon ; un savoir-faire antique qu’il saura amener, jusqu’à nos jours, à la suprême perfection.

Alors que le reste de la Gaule, les territoires Celtes ainsi que le vaste hinterland germanique préféraient la bière, le vin commencera son œuvre de civilisation en se répandant généreusement grâce aux marchands romains nouvellement installés dans les riches provinces gauloises conquises par César, premier du nom. Le Gaulois, qui n’avait rien d’un barbare et dont on ne connaît l’histoire qu’à travers le mépris épistolaire romain, deviendra l’élève doué quant à la science vinicole de son plus ancien colon ; un savoir-faire antique qu’il saura amener, jusqu’à nos jours, à la suprême perfection.

Si l’Italie détient la première place de la production mondiale de vin, la France demeure cependant le premier pays exportateur de vin dans le monde et possède les crus les plus fameux. Si parler de vins italiens en France ou de crus français en Italie peut générer un concert de noms d’oiseaux et de salutations à la napolitaine, les deux pays observent un silence monacal autour de leur boisson non alcoolisée favorite : le café. Ce produit, pure invention d’une civilisation africaine oubliée, aura connu en quelques siècles une mondialisation fulgurante tant dans sa production que dans sa consommation ainsi qu’un record de merchandising qu’aucune autre boisson aujourd’hui n’a encore atteint.

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