Une histoire populaire des boissons de l’antique : partie I

La Mère de toutes les boissons.

La Mésopotamie, mère de toutes les civilisations, a inventé la première écriture, la première roue, la première bibliothèque, la première épopée fantastique, le premier déluge, le premier Code pénal, le premier contrat de travail, la première prison, le premier travail à la chaîne, la première taverne… mais sûrement pas la première boisson fermentée que l’humanité eut à connaître. En effet, siroter le vin et vider des brocs de bière étaient des pratiques connues depuis l’entrée en scène du bipède malin et son numéro de singe savant au grand cirque de la création.

Une insatiable envie d’entreprendre..

Non loin de Tbilissi, la capitale géorgienne, des archéologues ont trouvé 8 jarres datant de 10 000 ans et contenant des restes d’acide tartrique, véritable signature de la présence de vin : la première cave à gros rouge serait donc antérieure au premier système social humain organisé. Un archéologue américain va encore plus loin : Patrick McCovern pense que la rencontre accidentelle de l’homme avec l’alcool et la soif inextinguible qui s’en est suivie ont incité nos ancêtres à découvrir et se lancer activement dans l’agriculture et amorcer, il y a 11 000 ans, la grande révolution du néolithique.

La rencontre accidentelle de l’homme avec l’alcool et la soif inextinguible qui s’en est suivie ont incité nos ancêtres à découvrir et se lancer activement dans l’agriculture.

PATRICK MCCOVERN

De là à penser que l’homme a inventé l’écriture afin de dûment comptabiliser ses amphores, c’est faire de sa propension à l’ivrognerie, la seule et véritable source de son inspiration sur terre. Avant même de songer à édifier des empires et partir à la conquête des merveilles du monde, nos très lointains ancêtres ont dû cependant apprendre à bien décuver.

À boire et à manger.

Sur les bords surchauffés du Tigre et de l’Euphrate, le vin et la bière se font une habile concurrence. Ces deux boissons fermentées ont en effet longtemps concouru aux grands débordements festifs de notre humanité tout en accompagnant ses plus profondes déprimes. Pourtant, alors qu’ils coulent toujours à flot de nos jours, le vin et la bière à cette période antique ne jouaient pas le même rôle dans ces premières cités états qui connurent, durant quelques siècles, un rayonnement créatif et culturel important.

À Ur, patrie d’Abraham fondateur du monothéisme, comme dans tout le reste de l’archipel étatique sumérien, on buvait la bière avec une paille…

En Mésopotamie, le vin, produit d’importation, est largement présent et surtout réservé à l’élite dirigeante, aux prêtres, aux événements particuliers comme les mariages, les grandes cérémonies religieuses et les banquets. La bière, quant à elle, est considérée comme un aliment de première nécessité. À Ur, patrie d’Abraham fondateur du monothéisme, comme dans tout le reste de l’archipel étatique sumérien, on buvait la bière avec une paille… Ce n’était nullement une manière loufoque de consommer la boisson, mais bien parce qu’on ne pouvait trouver une façon plus pratique de se nourrir tout en buvant. La bière de cette époque est à son état de production primaire : c’est encore une sorte de galette de pain d’épeautre ou d’orge que l’on fait macérer et qu’il faut absorber, après fermentation, à l’aide d’une paille à bout filtré qui empêchera d’incommodants débris de passer.

La femme, brasseuse à tout faire.

En ces temps anciens, vivre dans une cité est l’acte fondateur de tout être civilisé ; brasser la bière est un savoir-faire considéré comme un don divin et qui permet à l’homme de se débarrasser de sa condition animale à l’époque où il buvait l’eau des sources et se nourrissait de baies sauvages. Le sikaru, comprenez pain liquide, est fabriqué uniquement par les dames qui sont les seules à pouvoir en faire commerce dans ces premières tavernes/brasseries, lieux souvent malfamés et repaires de la première chienlit urbaine qu’il faut mater. La « sabîtu-tenancière » se doit de dénoncer, sous peine d’être brûlée vive, le brigand un peu trop aviné et qui aurait, sous l’effet de l’ivresse, annoncé ses hauts faits criminels, le verbe fort, une paille à la main.

Gérer une taverne est donc risqué, mal servir le client en lui versant un peu moins que sa ration est puni de noyade : on ne plaisante pas avec le don des dieux de l’antique Sumer.

Gérer une taverne est donc risqué, mal servir le client en lui versant un peu moins que sa ration est puni de noyade : on ne plaisante pas avec le don des dieux de l’antique Sumer. Mais la brasserie taverne pouvait également servir d’honorable maison close. Des stèles « publicitaires » incitaient les clients honnêtes à payer une ration de sikaru à leur prostituée favorite… La boisson phare à l’aube de la civilisation servait surtout de monnaie d’échange. On ne compte plus les contrats sur tablette d’argile indiquant un paiement par jarre de sikaru.

L’odeur d’une chèvre mouillée.

On comprendra alors que la bière de cette époque était bien plus qu’une simple boisson festive et couvrait l’essentiel des besoins vitaux de l’homme, même les plus inavouables. Cette proximité de tous les instants conférera au breuvage sa nature populaire autant que sacrée. Les Égyptiens, qui copiaient sans vergogne le savoir mésopotamien, confieront également le brassage de la bière aux femmes et sous les auspices de Hathor, déesse de l’amour. Au-delà de cette sacralité, la bière est avant tout une boisson bon marché et conviviale qui, même si les méthodes de fabrication ont radicalement évolué aujourd’hui, demeure certainement la boisson alcoolisée favorite du genre humain puisqu’elle se situe au premier rang des boissons enivrantes les plus consommées dans le monde. Un podium et des honneurs qu’une autre civilisation, éprise de liberté et clamant le pouvoir du peuple, s’empressera pourtant de rejeter, qualifiant la bière de breuvage « barbare » et qui répand « l’odeur de la chèvre mouillée ».

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